Inceste

« Des yeux dilatés, un profil racé, une bouche volontaire. Toute fourrure, jusqu’en ses sourcils, tête haute, face au vent, les yeux parmi les étoiles, c’est Jeanne qui s’avance fièrement, traînant sa jambe infirme. Regard au-dessus du niveau humain tandis que traîne, derrière son grand corps, sa jambe boiteuse, inerte comme un boulet de forçat. Prisonnière sur la terre, en dépit de sa volonté de mourir. Sa jambe à la traîne, il lui fallait bien rester au sol, jambe pesante, jambe morte, à laquelle elle était attelée comme le captif à son boulet et à sa chaîne.

Ses doigts pâles, ombrés de nervures, torturaient la guitare, s’acharnant à en tordre les cordes, cependant qu’elle chantait d’une voix lente, timidement. Et par-delà ce chant, c’était sa soif, sa famine, ses frayeurs. Or comme elle tournait les clefs de sa guitare, dans un accord sauvage, une corde cassa et ses yeux s’emplirent d’effroi comme si c’était son univers qui se rompait.

Elle chantait et riait : je suis amoureuse de mon frère.

Je suis amoureuse de mon frère.
Je veux des croisades, je veux le martyre.
Le monde est trop petit pour moi.

Les larmes amères de la défaite cristallisaient aux coins de ses yeux inquiets.
Mais je ne pleure jamais.
Elle saisit un miroir et se regarda avec amour.
Narcisse se contemplant dans les miroirs de Lanvin.
Les quatre Cavaliers de l’Apocalypse trottant au bois.
Tragédie roulant sur pneus à cordes.

Le monde est trop petit. Je suis lasse de jouer de la guitare, de tricoter, d’aller et de venir et de faire des enfants. Petits sont les hommes et courtes les passions. Les escaliers se mettent en fureur et les portes et les murs de la vie quotidienne qui vient déranger la continuité de l’extase.

Mais il existe un martyre de la tension, de la fièvre, de la vie débordante de mouvement et d’éclat, perpétuellement comme le firmament. Jamais on ne vit les étoiles tomber de fatigue, jamais on ne les vit pâlir. Elles ne dorment jamais.

Elle se tenait assise et se regardait dans un miroir à main, cherchant un cil qui s’était égaré sous sa paupière.

J’ai épousé un homme, dit Jeanne, qui n’avait jamais vu pleurer d’yeux peints et, le jour de mon mariage, j’ai pleuré. Il me regarda et vit une femme qui versait des larmes noires, énormes, très noires. Il fut saisi d’effroi à me voir pleurer ainsi, la nuit de nos noces. Lorsque j’entendis sonner les cloches, elles me parurent excessivement bruyantes. Elles m’assourdissaient. Je me sentais au bord des larmes de sang, tant mes oreilles me faisaient mal. Je me mis à tousser à cause du bruit qui était énorme et terrifiant comme au temps où je me trouvais tout près des cloches de Chartres. Il disait qu’elles n’étaient pas du tout bruyantes, les cloches, mais moi, je les entendais si proches que je ne percevais plus sa voix et le bruit s’imposait à moi comme le martèlement de ma chair et je songeais que mes oreilles allaient éclater. Toutes les cellules de mon corps se mettaient à exploser, dans cet énorme fracas d’où je ne pouvais m’échapper. J’essayais de courir, de fuir les cloches. Je criais : arrêtez les de sonner ! Mais impossible de m’en évader car leur tumulte était partout en moi et autour de moi, comme mon cœur qui donnait du pilon dans ses formidables battements d’acier, comme mes artères qui pressaient leurs cymbales, comme ma tête qui frappait le granit et comme le marteau qui cognait dans mes tempes. Explosions de notes, sans répit, éclatement total de mes cellules, d’écho en écho craquement et brisure, en moi, roulement des coups multipliés dans la torsion et l’ondulation des nerfs jusqu’au claquement, jusqu’au déchirement, coup de gong, ma chair se ratatine et se ride dans la douleur et le sang jaillit de mes oreilles et je ne peux plus supporter… je ne peux plus supporter le souci même de mon mariage, je ne peux plus supporter de m’être mariée à cet homme, parce que, parce que, parce que…

Je suis amoureuse de mon frère. »

La Maison de l’Inceste
Anaïs Nin
Edition Des femmes Antoinette Fouque (page 45)
Traduit de l’américain par Claude-Louis Combet

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