Haïku volé

…dans un livre dont j’ai oublié le nom.

Maison effrontée
Se foutant des vents du large
Leur montrant son cul

Haiku

La Photothèque imaginaire de Shûji Terayama : Les gens de la famille Chien-Dieu (Ed. Yomiuri Shimbunsha) – 1975 © Shûji Terayama

Publicités

Récurrence

Quatre crépuscules au fond du lit.
Quelques imminences simples, qui vont de soi.
Tendre dans le flou de tes bras. Dans le soudain de nous.
C’est une sensation sans fin, incommensurable qui escroque le temps
Quand tu remontes les minutes sur l’horloge des contraintes.
La redevance de la société

Petit système de sagesse

« La vie de l’être humain se décomposait en un certain nombre d’éléments ou choses classifiées et hiérarchisées : les choses vraies peu fréquentes et d’un prix inestimable, les simples choses qui formaient le tissu banal et commun de l’existence, et les choses fantômes ou brouillards, comme la fièvre, les maux de dents, les atroces déceptions ou la mort. Trois ou quatre choses formaient une tour lorsqu’elles survenaient simultanément, un pont lorsqu’elles se succédaient de façon immédiate, Les vraies tours et les vrais ponts étaient les joies de la vie ; quand par surcroît les tours se présentaient en série, alors on accédait à la félicité suprême ; mais cela n’arrivait presque jamais. Dans certaines circonstances et sous certains éclairages une chose neutre pouvait paraître ou même devenir en effet chose vraie. Inversement elle pouvait se condenser en brouillard fétide. Quand la joie et la sans-joie formaient un mélange (mélange simultané et échelonné sur la pente de la durée), on avait à faire à des tours ruinées ou à des ponts écroulés.« 

Ada ou l’ardeur
Edition Folio (page 112)
Nabokov

Astres jetés

« Mais derrière cette vision d’absolu, ce système de plantes, d’étoiles, de terrains tranchés jusqu’à l’os, derrière cette ardente floculation de germes, cette géométrie de recherches, ce système giratoire de sommets, derrière ce soc planté dans l’esprit et cet esprit qui dégage les fibres, découvre ses sédiments, derrière cette main d’homme enfin qui imprime son pouce dur et dessine ses tâtonnements, derrière ce mélange de manipulations et de cervelle, et ces puits dans tous les sens de l’âme, et ces cavernes dans la réalité, se dresse la Ville aux murailles bardées, la Ville immensément haute, et qui n’a pas trop de tout le ciel pour lui faire un plafond où des plantes poussent en sens inverse et avec une vitesse d’astres jetés.« 

L’Ombilic des limbes
L’enclume des forces (page 158)
Edition NRF gallimard

Antonin Artaud

Gigot de mouton

Il y avait trois chaises au bout de la table. La Reine Rouge et la Reine Blanche en occupaient déjà deux, mais celle du milieu restait vide. Alice s’y assit, assez embarrassée par le silence et souhaitant que quelqu’un prit la parole. Enfin la Reine Rouge commença : « Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle, prenez du rôti. »

Et les serveurs posèrent un gigot de mouton devant Alice qui le regarda avec anxiété, car elle n’en avait encore jamais découpé. « Vous avez l’air intimidé, laissez-moi vous présenter ce gigot de mouton » dit la Reine Rouge. « Alice — Mouton ; Mouton — Alice. » Le gigot de mouton se redressa sur le plat et fit un salut à Alice qui le lui rendit, ne sachant si elle devait rire ou s’effrayer. « Puis-je vous en offrir une tranche ? » dit-elle en prenant le couteau et la fourchette et en regardant tour à tour l’une et l’autre Reine. « Certainement pas, dit la Reine Rouge avec autorité. L’étiquette ne prévoit pas que l’on découpe quiconque nous a été présenté. Enlevez le gigot ! »

Les serveurs emportèrent donc le gigot et ramenèrent un gros plum-pudding à la place. « Je ne veux pas être présentée au plum-pudding, s’empressa de dire Alice, sinon je n’aurai pas à dîner. Puis-je vous en offrir ? » Mais la Reine Rouge avait l’air maussade et elle grommela : « Pudding, Alice — Alice, Pudding. Enlevez le Pudding ! »

Lewis Carroll

Sauvage

« Mon cœur est vierge, rien de ce que je conquiers ne me possède ! On ne connaîtra jamais de moi que ma soif délirante de connaître. Je ne suis que curieux. Je scrute. J’explore. La curiosité c’est la haine. Une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l’amour – mais qui les détaille, les décompose. Me suis-je donc tant appliqué à te connaître, Anne, ai-je passé tant de nuits à te rêver, placé tant d’espoir à percer ton secret indéchiffrable, et poussé jusqu’à cette nuit tant de soupirs, subi tant de peines, pour découvrir que mon étrange amour n’était qu’une façon d’approcher la mort ? »

« La côte sauvage » (Poche) J.R. Huguenin

Théâtre

Si tu avais vu la jolie collection de poupées… Les joues roses et les dentelles froissées, les demoiselles pimpantes, tumultueuses, la délicatesse du trait, la courbe d’un sein, l’indécence lascive de leurs hanches qui tanguent à chaque vague de désir. Simplement croquer dans la chair et les voir s’effondrer. Il n’y a pas de retenue dans le bordel des coeurs, pas de retenue, juste la frénésie, le désordre des sens. Et on s’attarde au matin, sur les visages fardés, les poupées accidentées, écorchées de corps à corps dans cet imbroglio de vêtements et de peau. Il semble fatalement que le plus intéressant ne soit pas de savoir avec qui on a passé la nuit, ni où.

Mais comment et à quel prix ?