Dolores Haze

Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
Bouche « éclatante », cheveux « noisette » ;
Age : cinq mille trois cents jours (presque quinze ans !)
Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

Où va-t-on te chercher, Dolorès quel tapis
Magique vers quel astre t’emporte ?
Et quelle marque a-t-elle – Antilope ? Okapi ? –
La voiture qui vibre à ta porte ?

Qui est ton nouveau dieu ! Ce chansonnier bâtard,
Pince-guitare au bar Rimatane ?
Ah, les beaux soirs d’antan quand nous restions si tard
Enlacés près du feu, ma Gitane ?

Ce maudit würlitzer, Lolita, me rend fou !
Avec qui danses-tu, ma caillette ?
Toi et lui en blue jeans et maillot plein de trous,
Et moi, seul dans mon coin, qui vous guette.

Mac Fatum, vieux babouin, est bienheureux, ma foi !
Avec sa femme enfant il voyage,
Et la farfouille au frais, dans les parcs où la loi
Protège tout animal sauvage.

Lolita ! Ses yeux gris demeuraient grands ouverts
Lorsque je baisais sa bouche close.
Dites, connaissez-vous le parfum « soleils verts » ?
Tiens, vous êtes français, je suppose ?

L’autre soir, un air froid d’opéra m’alita.
Son fêlé – bien fol est qui s’y fie !
Il neige. Le décor s’écroule, Lolita !
Lolita, qu’ai-je fait de ta vie ?

C’est fini, je me meurs, ma Lolita, ma Lo !
Oui je meurs de remords et de haine,
Mais ce gros poing velu je le lève à nouveau,
A tes pieds, de nouveau, je me traîne.

Hé, l’agent ! Les voilà – rasant cette lueur
De vitrine que l’orage écrase ;
Socquettes blanches : c’est elle ! Mon pauvre coeur !
C’est bien elle, c’est Dolorès Haze.

Sergent rendez-la moi, ma Lolita, ma Lo
Aux yeux si cruels, aux lèvres si douces.
Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
Ma Lo : haute de soixantes pouces.

Ma voiture épuisée est en piteux état,
La dernière étape est la plus dure.
Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
Et tout le reste est littérature.

Vladimir Nabokov (1899-1977) Lolita (1955)

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Enfance

« J’ai reçu ma mesure du don d’aimer
Mais dès l’enfance
les gens
sont dressés à travailler.
Pour moi –
Je ripais sur la rive du Rion
et je traînais
à ne fichtre rien de rien.
Maman se fâchait :
« Le vilain garnement ! »
Papa me menaçait de ses coups de ceinture
Et moi,
me procurant un faux billet de trois roubles
j’allais derrière l’enclos taper la carte avec la troupe.
Sans le poids des chemises,
sans le poids des chaussures,
me rôtissant au feu de Koutaïssi,
je tournais au soleil tantôt mon dos,
tantôt ma panse –
jusqu’à ce que, sur l’estomac, il me cotisse.
Le soleil s’ébahissait.
« c’est haut comme trois pommes !
Mais le coeur
est accroché.
Il le met en quatre.
d’où vient-il
qu’il y ait
dans cette archine
place
pour moi,
pour le fleuve
et pour cent verstes de rochers ?! »

Vladimir Maïakovski

Poème « Enfant »
Extrait de « J’aime » in « A pleine voix »
Anthologie poétique 1915-1930
Traduction de Claude Frioux/ NRF/Poésie/ Gallimard

Archine : mesure traditionnelle russe équivalent à 0,71 mètres.